A l’école des actes, le théâtre comme outil d’insertion

À Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, le Théâtre de La Commune a fondé une école libre et gratuite, qui interroge notre société et la place qu’elle laisse à l’étranger. Nous nous sommes glissés dans un cours du soir, aux côtés de jeunes en exil qui se battent avec des mots, du jeu et des actes.

Au 156 rue Casanova, à Aubervilliers (93), se trouve une école pas comme les autres. « Une contre-école« , comme aime à le dire son initiatrice Marie-José Malis, metteuse en scène et directrice du Théâtre de La Commune. Ce qu’on y apprend ne prépare à aucun diplôme et ne fait partie d’aucun programme. Pourtant, le lieu accueille depuis 2017 plus de 300 inscrits, pour trois séances de travail hebdomadaires ; ouvert à tous et gratuit, il refuse fréquemment des candidats, faute de place. Au cœur d’une des banlieues les plus pauvres de France, destination de nombreuses routes migratoires, la petite salle aux enseignes multilingues fait le plein. 

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Un soir d’été, nous nous rendons sur place. Une trentaine d’hommes et de femmes entre 15 et 50 ans sont déjà installés ; ils sont Maliens, Pakistanais, Ivoiriens, Centre Africains ou Bangladais. Il est 18h30, c’est l’heure de l’atelier d’écriture de scénario. Une certaine gravité flotte dans l’air, parfois troublée par des téléphones qui sonnent ou des blagues qui fusent. On comprend qu’il s’agit d’un projet de film, et de beaucoup d’autres choses aussi. « C’est une fiction, nous avons tous les droits ! Qui souhaitez-vous que notre protagoniste rencontre ? » demande Marie-José, cherchant du regard des réponses dans l’assistance. Les plus courageux se lancent. « Mao Zedong ! » propose l’un ; « Adam, le premier homme ! » dit un autre ; « Un producteur ! », glisse un pragmatique. Le petit groupe jongle entre le soninké (langue parlée principalement au Mali) l’anglais et surtout le français. Abdel veut jouer un gardien de cimetière, et Abdullah, un magicien qui a le pouvoir d’adoucir le cœur des agents administratifs. Patiemment, le projet de film se peuple d’une galerie de personnages. L’heure tourne, il est bientôt 20h. « On se retrouve demain, même horaire, pour poursuivre le projet ! On va bientôt débuter l’assemblée politique » annonce la directrice.  

Cette assemblée, ADN de l’école, clôture chaque soirée. Là, ni enseignant ni élèves, mais des citoyens de tous pays qui se retrouvent pour débattre du quotidien à Aubervilliers, de la société, des lois, de la place donnée au travail et de celle laissée aux exilés. Ensemble, ils imaginent des possibles meilleurs. « Le pays est dur, mais à l’École des Actes, on sent qu’on n’est pas seul, il y a des personnes à rencontrer, on partage des idées, on trouve des solutions », raconte Abdel.  

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Le théâtre comme lieu d’hospitalité

Le projet est né d’un groupe de réflexion du théâtre de La Commune, réunissant habitants d’Aubervilliers au long cours, réfugiés, étudiants, artistes, chercheurs ou simples spectateurs. Face à la crise migratoire, à l’exclusion, aux échecs de la République, il fallait des actes, oui, mais lesquels ? Comment agir à travers un théâtre implanté à Aubervilliers, où arrivent chaque jour des exilés du monde entier ? Face aux manques exprimés, l’idée d’une école s’impose ; une charte est rédigée collectivement. « Chacun a besoin d’un lieu qui l’aide à découvrir ce dont il est capable (…) Contre la corruption par le renoncement, le scepticisme, l’impuissance, l’école devra être animée par la passion d’agir, elle devra générer et rendre possible des actes », peut-on y lire. Et un peu plus loin : « le théâtre fera lui aussi partie des actes de l’école. Il en sera une des pratiques quotidiennes pour tous ceux et celles qui le souhaiteront.» Des affiches traduites dans toutes les langues parlées à Aubervilliers sont placardées dans la ville, avec succès : des centaines de personnes se manifestent. Beaucoup restent assidus. « L’accueil des étrangers est un enjeu collectif majeur. Nous défendons le théâtre comme un lieu de transmission, d’hospitalité, et comme un outil pour penser les grandes questions de la vie », martèle Marie-José Malis.

Au-delà de l’école avec ses cours de Français, ses ateliers cinéma et ses assemblées politiques, La Commune s’engage sur d’autres fronts : une série de spectacles intitulés « pièces d’actualité » est montée en lien avec les habitants d’Aubervilliers, en situation régulière ou pas, qui en deviennent parfois les interprètes. Par ailleurs, un centre d’accueil de réfugiés accolé au théâtre est à l’étude. L’idée est de pérenniser les hébergements ponctuels, comme à l’automne 2016, quand le théâtre a accueilli une quarantaine de migrants expulsés d’un squat de la ville, parmi lesquels huit interprètes de la pièce 81, avenue Victor Hugo. La démarche a porté ses fruits : soixante régularisations ont suivi.

 

Bol de culture, assiettes vides

Cette ouverture d’un lieu culturel aux migrants n’est pas isolée : atelier des artistes en exil dans le 18ème arrondissement parisien, collecte de chansons de réfugiés par l’Orchestre de chambre de Paris, Orpheus XXI, orchestre de musiciens professionnels réfugiés de Jordi Savall, festival Welcome au Musée de l’immigration… Depuis plusieurs années, des acteurs culturels s’engagent au côté des migrants. Mais au-delà de l’enceinte de l’école, du théâtre ou de la salle de concert, les réfugiés se heurtent à nos lois et à nos arrêtés. « Il est difficile de faire des projets. Sans papiers, on ne trouve pas de travail ; je passe beaucoup de temps à chercher à manger, en attendant que mon dossier soit traité par l’administration », explique Idrissa, 20 printemps. Le jeune ivoirien participe au projet de création audiovisuelle et s’intéresse aussi au manifeste rédigé par plusieurs de leurs camarades d’école sur les lois pour les étrangers. « Nous ne voulons pas d’aide, nous voulons l’autorisation d’organiser notre propre vie ici, par nos propres moyens », défendent ses signataires, avec douceur mais sans angélisme. Une des idées centrales avancées est de séparer l’enjeu du travail de celui de la détention de papiers. « C’est un corpus d’hypothèses bénéfiques à tous. Le regard des étrangers devrait nous aider à soigner ce qui ne va pas dans notre société », défend Marie-José Malis.

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