Le centre Primo Levi, au chevet des survivants de la torture

En accueillant chaque année plus de 400 personnes originaires de 40 pays différents, le centre Primo Levi est la plus importante structure en France spécifiquement dédiée au soin des victimes de torture et violence politique réfugiées sur notre sol. Pour Joséphine Vuillard, responsable communication et plaidoyer de l’association, la prise en charge de la souffrance psychique des exilés continue d’être la grande absente des politiques d’accueil françaises.

Paris terre d’asile : Pourriez-vous nous rappeler dans quel contexte et pourquoi le centre Primo Levi a été créé ?

joséphine © artinoa
Joséphine Vuillard © Artinoa Photographie

Joséphine Vuillard : L’association a été fondée en 1995 par une équipe de psychologues et d’interprètes, avec le soutien de Médecins du Monde, Amnesty International, l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture), Juristes Sans Frontières et Trèves. A l’époque, il n’existait rien dans les dispositifs de santé privés ou publics pour aider les personnes arrivant du Rwanda, d’ex Yougoslavie, souffrant de séquelles physiques et traumatismes psychiques importants, ne maitrisant pas le français et étant, pour la plupart, dans un contexte de précarité plus ou moins important. Le centre a donc été conçu sur le principe de la pluridisciplinarité : proposer les services de psychologues/psychanalystes, médecins, kiné, assistants sociaux et juristes, afin d’accueillir sur la durée et de façon individualisée les personnes victimes de violence politique dans leur pays ou sur leur parcours d’exil.

 

Qui sont les patients du centre ? Quel est leur parcours de soin ?

Parmi nos patients, environ 53% sont d’Afrique subsaharienne (RDC, Guinée-Conakry, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire), 16% de Russie et du Caucase (Tchétchénie, Géorgie et Kosovo), 12% du Moyen-Orient (Turquie, Iran, Afghanistan) et 8% du sous-continent indien (principalement du Sri-Lanka). Sur les 400 personnes qu’accueille le centre annuellement, 100 sont des mineurs, accompagnés pour la grande majorité.  Nos patients viennent directement lorsqu’ils ont entendu parler de nous, ou peuvent nous être référés par des partenaires, tels que les centres d’hébergement, les hôpitaux, les éducateurs spécialisés, les enseignants… Après un premier entretien d’accueil destiné à évaluer si les personnes entrent dans le mandat du centre, nos différents praticiens s’attellent à traiter les troubles psychologiques ou somatiques en lien avec les violences subies. Parallèlement, une fois le suivi médical – qui reste le point d’entrée – entamé, les patients peuvent être orientés vers un assistant social ou une juriste, qui vont les aider dans leurs démarches d’immigration.

Notre projet de réhabilitation thérapeutique repose sur l’écoute et l’accueil. C’est ce dont les personnes ont besoin en premier lieu : raconter, déposer leurs bagages. Qu’elles soient crues ou pas, là n’est pas le problème. Nous ne sommes ni l’OFPRA, ni la CNDA.

Nos patients ont été bafoués, souvent réduits à l’état d’objets par des tortionnaires et des passeurs. Le seul fait de leur ouvrir la porte, de leur serrer la main, de les regarder dans les yeux et de les considérer comme des êtres humains à part entière, c’est déjà une forme de réhabilitation.

Cela peut paraître très théorique mais cela prend tout son sens quand on voit dans quel état de fragilité arrivent les patients. Ils n’ont plus du tout confiance en eux, font des cauchemars la nuit, ont des maux de tête à répétition, des troubles de la concentration et de la mémoire, des angoisses, sont parfois même victimes de paranoïa ou de schizophrénie. Clé de voûte de notre suivi, les interprètes. Nous avons des personnes à même de travailler dans quarante langues différentes. En moyenne, nos patients sont suivis pendant trois ans, parfois plus.

 

Le statut de réfugié est-il une condition nécessaire à la prise en charge ? Quel rôle jouez-vous dans la demande d’asile ?

Le statut n’est pas un critère nécessaire à la prise en charge. A l’heure actuelle, environ 40% de nos patients sont des demandeurs d’asile (primo-demandeurs ou en réexamen), 19% déboutés de leur demande d’asile et 9% des réfugiés statutaires. Les personnes viennent vers nous en moyenne un an après leur arrivée. Leur première priorité, ce n’est pas le soin, mais les papiers et le logement. Le soin vient plus tard, lorsqu’elles parviennent à dégager un espace mental pour cela et qu’elles ont le courage de se confronter à ce qu’elles ont vécu. Le psychotrauma se manifeste parfois par des difficultés à retrouver une cohérence dans la chronologie du parcours. Or c’est problématique car c’est cette cohérence qui est évaluée dans la demande d’asile, sans que les personnes n’aient toujours le temps de rassembler les éléments et de faire face à un entretien. Nos psychologues sont donc là pour les aider à verbaliser, et notre juriste pour les accompagner dans les demandes (d’asile/titres de séjour) et recours.

 

Vous faites aussi de la formation et du plaidoyer : en quoi consistent ces deux missions connexes à la prise en charge ?

Nous avons un centre de formation agréé qui s’adresse à tous les professionnels, salariés et bénévoles, travaillant auprès de personnes exilées. Il s’agit de les sensibiliser aux effets du psychotrauma, leur apprendre à le détecter, orienter les personnes au bon endroit. Se protéger eux-mêmes aussi, car ceux qui travaillent auprès de personnes vulnérables sont très exposés.  Parallèlement, à travers des rapports, campagnes, liens avec les parlementaires et les décideurs publics en général, nous menons des actions de plaidoyer et de mobilisation, afin de promouvoir l’accès de tous à un système de santé adapté.  Aujourd’hui, l’écosystème sur la santé des exilés à Paris est assez restreint. Ce sont des associations comme la nôtre qui font le boulot, en l’absence d’interprètes professionnels dans les hôpitaux et de médecins suffisamment formés sur le psychotrauma. Sauf qu’avec nos 400 places sur les 100.000 personnes qui demandent l’asile chaque année, nous ne faisons pas le poids. Dans le contexte des attentats, les autorités ont lancé un appel à projets pour la création de 10 centres pour les victimes des psychotraumas. Nous allons suivre cela de près, et notamment le fait que les allophones, qui ne sont pas nécessairement couverts par une protection maladie, puissent y avoir accès. Il y a un enjeu de santé publique auquel il faut répondre par une vraie politique.

 

Vous dites justement que les politiques publiques de l’accueil aggravent la souffrance psychique des exilés. Pourriez-vous nous expliquer en quoi et ce qu’ont changé les dernières réformes de l’asile sur ce point ?

Les personnes que nous recevons ont vécu tellement de choses inaudibles quand elles arrivent dans notre pays qu’elles n’ont pas nécessairement choisi, avec peu de réseau, sans parler la langue : cela contribue aussi à la perte de repères.

Leurs souffrances sont aggravées par des conditions d’accueil souvent déplorables, des difficultés d’accès aux soins et une procédure d’asile semée d’embûches.

Lorsque nos patients sont déboutées du droit d’asile parce qu’on ne les a pas crus, certains finissent pas se demander si cela leur est vraiment arrivé, avec un impact très fort sur leur état de santé. En dehors des mesures administratives répressives et de conditions de vie dégradées, on observe aussi un climat de rejet de la part des citoyens. Celui-ci explique que les personnes que nous recevons peuvent se sentir marginalisées et pas les bienvenues.

Concernant les dernières réformes de l’asile, s’il y a quelques aspects positifs, comme la présence d’une tierce personne (avocat, représentant d’une association) à l’entretien avec l’OFPRA, il y a également beaucoup de mesures néfastes. La main mise progressive du ministère de l’intérieur sur ce qui relève de la santé, par exemple, est manifeste. L’état de santé des demandeurs d’asile est maintenant évalué par l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration), ce qui a conduit, entre autres, à une baisse significative du nombre de titres de séjour pour soins octroyés. L’hébergement directif est également assez problématique, car il contribue à isoler encore davantage les personnes. Globalement, les réformes ne facilitent pas l’accès à la procédure de demande d’asile, ou de titre de séjour. Bien au contraire.

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