Accès aux droits et aux soins des exilés : le combat de Médecins du Monde en Seine-Saint-Denis 

L’accès aux soins des exilés bute souvent contre des barrières linguistiques et démarches administratives complexes. A Saint-Denis, Médecins du Monde offre un bastion dans lequel les plus précaires peuvent être soignés et faire valoir leurs droits. Reportage.

Bonnet vissé sur la tête, Idrissa fixe son téléphone portable. Le jeune Malien de 29 ans s’est inscrit dans les premiers sur la liste du vendredi, après avoir patienté longuement dans le froid matinal de Saint-Denis. Au Centre d’Accueil, de Soins et d’Orientation (Caso) de Médecins du Monde (MdM), l’appel vient de commencer.  « Quand vous entendez votre nom, vous me dites pourquoi vous êtes là : consulter un docteur ou demander l’Aide Médicale d’Etat », explique Nora, forçant sur sa voix, avant de recommencer dans un anglais impeccable.  Devant elle, des chaises en plastique noir sont rapidement prises d’assaut par une soixantaine de personnes, originaires d’Afrique subsaharienne et du sous-continent indo-pakistanais, pour la majorité. « Quand j’étais bénévole, il y a plus de 12 ans, il n’y avait presque que des Roumains ici », explique Adeline Grippon, coordinatrice générale du centre, qui est tombée très tôt dans la marmite militante et associative, avant de partir rouler sa bosse en Afrique centrale, comme cadre dans l’aide humanitaire.

Les bidonvilles de Saint-Denis et leurs habitants ont dû progressivement céder leur place à des sièges sociaux et immeubles cossus. Mais depuis quelques années, plusieurs centaines de migrants, évacués du centre de la capitale, ont trouvé refuge dans des centres d’hébergement ou sous des tentes en Seine-Saint-Denis.  « Aujourd’hui, c’est plutôt calme », note Adeline, observant d’un coin de l’œil les bénévoles se mettre à leur poste, sous les néons.  Après presque deux semaines à tourner à 150 personnes à l’ouverture, le flux quotidien des bénéficiaires reprend un rythme normal. Si tant est qu’on puisse parler de normalité pour le plus fréquenté des 18 Caso de France et d’outre mer, qui accueille près de 6.000 patients par an.

 

Soigner les maux des plus précaires

En fonction des symptômes et besoins, chacun sera orienté vers l’infirmière, l’un des médecins généralistes, gynécologues, ophtalmologues et psychiatres présents par intermittence au cours de la semaine, ou encore les établissements publics. Permanence d’Accès aux Soins de Santé (PASS), Centres de Protection Maternelle et Infantile (PMI), centres de vaccination ou de dépistage…Si ces structures sont habilitées à prendre en charge des personnes dépourvues de couverture sociale, elles sont très fréquemment saturées.  « Nous n’avons pas vocation à assurer un suivi médical. On pare au plus urgent ; les personnes viennent ici entre 2 et 3 fois en moyenne – le temps d’avoir accès à l’AME.  Mais on essaie le plus possible de les diriger vers le droit commun », explique Adeline. Par sa structure (l’accompagnement sanitaire est social est essentiellement assuré par des bénévoles), la nature des pathologies et le long format des consultations, le Caso n’a en effet rien de très commun. La prévalence de la tuberculose, des hépatites ou encore du VIH/SIDA y est plus élevée qu’ailleurs. «  Parfois, les personnes que l’on reçoit n’ont pas vu de médecin depuis leur passage par la Libye. Leur condition est sensiblement aggravée par le fait que beaucoup dorment à la rue et sont privées d’accès à une bonne hygiène et alimentation » déplore Adeline.

Les psychiatres et psychologues du Caso sont les seuls à devoir assurer un véritable suivi, dans un contexte de pénurie des structures publiques compétentes. Daniel, psychiatre hospitalier retraité, consulte bénévolement une journée par semaine depuis 2011. « C’est assez différent des pathologies que j’avais l’habitude de voir. Ici, je traite surtout des personnes en état de stress post traumatique, associé à une grande précarité et des problèmes transculturels » analyse t-il. Au gré des déboires administratifs et des priorités plus immédiates que le soin, certains patients sont suivis pendant plusieurs années, tandis que d’autres disparaissent dans la nature du jour au lendemain.  « J’ai l’impression que proportionnellement, les femmes sont plus vulnérables et en demande de soins psychologiques », complète Daniel. « Ce qui me touche le plus, c’est le parcours traumatisant des femmes fuyant l’excision, le mariage forcé, et qui subissent encore des viols sur leur route ou ici », abonde Sébastien.

 

Décrypter les mots d’une administration complexe

Celui qui œuvre comme accueillant social bénévole tous les jours depuis octobre, dans le cadre de son noviciat, s’occupe aujourd’hui d’Idrissa. Arrivé en France depuis six mois, de la région de Kayes dans l’ouest du Mali, il peine à comprendre comment demander l’AME. « Vous travailliez aussi dans le bâtiment avant votre arrivée en France ? Combien gagniez-vous environ en francs CFA ? » lui demande Sébastien, depuis son bureau où s’entassent les aides mémoire, sur le type de justificatifs acceptés par la CPAM ou la démarche pour appeler un interprète. « Je voudrais juste pouvoir travailler et mener une vie normale », confie Idrissa, le regard triste.

Les demandeurs de l’AME doivent prouver qu’ils résident en France depuis plus de 3 mois et moins de 12 mois et fournir un justificatif de domicile. Un vrai casse-tête pour des personnes très souvent entrées illégalement sur le territoire et sans domicile fixe. D’autant plus que certaines mairies, à Paris et sa banlieue, accordent des domiciliations au compte goutte.  « On enregistre toutes les demandes abusives. Parfois, on gagne certaines batailles, comme lorsqu’on a obtenu de la CPAM du 93 qu’elle accepte une simple déclaration d’adresse » se félicite Adeline.  Acculée par un collectif d’associations dont MdM, la mairie de Bobigny a aussi ouvert un service de domiciliation, 15 jours avant de comparaitre devant un tribunal administratif.

 

Le droit aux soins en étendard

Tandis que l’heure de fermeture du centre approche et que la salle d’attente se désemplit, une consultation s’y improvise. En l’absence de médecin disponible, l’infirmière ausculte rapidement une fillette de 5 ans respirant difficilement. Elle et sa mère dorment à la rue. « Je vais vous faire un papier pour aller à la PMI, ils sauront vous aider », rassure l’infirmière.

Le chemin vers l’accès inconditionnel aux soins des exilés paraît encore long. « Ca me rend malade de me dire qu’en France, aux abords de Paris, on n’a pas de solution pour des choses simples. On parle de mettre une femme et des enfants à l’abri, pas de guérir des cancers incurables. Ici tout est fait pour qu’on ne réclame pas ses droits, sur le postulat que chaque personne est potentiellement fraudeuse » soupire Adeline.

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