Comment Utopia 56 vient en aide aux migrants à la rue

Créée en 2016 pour encadrer le bénévolat qui se déployait sur la jungle de Calais, l’association Utopia 56 est devenue une référence de l’hébergement des exilés en France, grâce au soutien de près de 10.000 adhérents. Zelda et Alix, coordinatrices de l’antenne parisienne, reviennent sur la mission et les défis de l’association. 

Paris terre d’asile : Maraudes d’information, hébergement citoyen, distribution de nourriture et sacs de couchage…Revenons d’abord sur vos activités d’accueil et d’orientation des exilés à Paris

Zelda et Alix : Le cœur de notre mission est de répertorier l’existant pour diriger les personnes vers les différents lieux d’accueil et d’accompagnement. On ne va pas essayer de s’improviser avocat, juriste ou médecin : on fait une veille sur les horaires, les accès, et lors de nos maraudes (de jour et de nuit), nous diffusons ces informations auprès des exilés. Les maraudes sont aussi l’occasion de distribuer différents produits d’hygiène et de confort, fruits de nos collectes hebdomadaires et de notre partenariat avec Médecins Sans Frontières, qui nous fournit tentes et couvertures.  L’une de nos équipes de bénévoles gère un squat où vivent 10 mineurs étrangers isolés. Enfin, nous animons aussi un réseau d’hébergement citoyen.

En quoi consiste ce réseau ? Qui sont les hébergeurs ?

Nous pouvons compter sur près de 250 hébergeurs à Paris et en Ile de France, qui acceptent de recevoir chez eux une ou plusieurs personnes exilées. L’hébergement d’urgence (quelques nuits) est proposé aux femmes exilées et aux familles. Avant que ces dernières ne soient prises en charge par le dispositif étatique, elles passent par une période allant de trois semaines à trois mois, pendant laquelle rien n’est prévu pour leur logement. Chaque soir, après un rendez-vous à porte d’Aubervilliers, nos bénévoles accompagnent donc entre 30 et 80 femmes/familles au domicile de particuliers. Nous souhaitons rester dans un système d’urgence pour ne pas déresponsabiliser les structures en charge d’une solution plus pérenne.  Pour les hébergeurs, ce dispositif  est suffisamment flexible pour que ce ne soit pas contraignant ; ce qui explique que le réseau s’étend. Le système est un peu différent chez les mineurs isolés, pour qui les démarches de prise en charge par l’Etat durent entre 4 et 18 mois. C’est pourquoi l’hébergeur s’engage à accueillir un mineur pendant une plus longue durée, trois mois en moyenne.

Les associations, dont Utopia 56, dénoncent depuis plusieurs années un « accueil de merde » des migrants, allant jusqu’à faire grève le 9 avril. Avez-vous constaté une détérioration significative des conditions de logement des exilés ?

C’est de pire en pire. Je me souviens qu’au printemps 2018, on était en panique quand on devait, certains soirs, trouver un hébergement à 10 familles. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de personnes à la rue et elles y restent plus longtemps. C’est paradoxal quand on sait qu’il y a moins d’arrivées qu’en 2016 et plus de places en centres d’hébergement… C’est assez déconcertant de voir le même cycle se répéter : formation d’un camp, évacuation par les autorités, harcèlement policier, reconstitution du camp… Lors de ces évacuations, ou « mises à l’abri », ils parquent les exilés dans des gymnases et chambres d’hôtel, sans leur donner accès à des travailleurs sociaux, et puis finissent par les remettre dehors, pour que d’autres prennent leur place….On en est à la 41ème évacuation depuis le début de l’année ! Un des accueils de jour d’Emmaüs est tellement saturé qu’il a dû mettre en place un système de loto, avec des balles de couleur, pour déterminer les personnes qui pourront entrer. Ca montre à quel point on est au pied du mur.

Il n’y a visiblement aucune volonté de régler le problème des gens à la rue sur le long terme.

 

Pourtant, la politique d’accueil des exilés mobilise d’importants moyens financiers. Où sont les défaillances du système ?

Les moyens publics sont mis dans les Centres de Rétention Administrative, et dans les centaines de CRS qui campent dans les anciens camps, pendant plusieurs semaines d’affilée, pour empêcher le retour des exilés. La loi asile et immigration est vraiment une catastrophe. Elle est organisée pour limiter au maximum le droit d’asile. C’est assez pervers d’imaginer qu’on puisse enfermer des personnes qui n’ont commis aucun délit dans des lieux qui ne sont pas prévus pour les accueillir sur du long terme. Les auteurs de la loi se targuaient d’accélérer la procédure mais les délais sont réduits uniquement du côté des exilés qui vont encore plus galérer à trouver les traducteurs, réunir les papiers, prendre des photos, trouver le bon numéro et avoir le rendez-vous avec l’OFFI (Office français de l’immigration et de l’intégration, ndlr) dans les délais impartis. On n’a pas l’impression que les moyens soient pris pour garantir un accès à l’information et aux droits en général.

Etes-vous entendus sur ces points par les pouvoirs publics ? Quel est l’impact du travail de plaidoyer que vous menez avec d’autres collectifs et associations ?

Nous sommes dans un collectif mené par Médecins du Monde pour interpeller Anne Hidalgo et le préfet d’Ile de France. Il y a de grosses ONG internationales, de tous petits collectifs de distribution, des acteurs juridiques, de la santé : l’ensemble est vraiment représentatif des acteurs qui connaissent le terrain et ont un impact au quotidien. Nous  nous réunissons toutes les deux semaines et alertons régulièrement les autorités à travers des communiqués, sur les manquements que l’on constate. Parfois des points d’eau ou des toilettes sont installés…Il y a bien des avancements mais c’est à tout petits pas.

Comment abordez-vous les défis à venir ?

Nous développons actuellement nos réseaux d’hébergement citoyen en province : en Bretagne, d’où est originaire l’association, mais aussi en Occitanie, à Lille…Pour les mineurs, c’est une vraie coupure avec ce qu’ils ont vécu à Paris. Se pose aussi de plus en plus le problème des filles mineures isolées. Jusqu’à présent, on était amené à prendre en charge une fille tous les 3 mois, contre 5 garçons par jour en moyenne. Mais elles sont plus nombreuses à arriver et ni les foyers d’urgence ni le DEMIE (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers) ne sont prêts à les accueillir. Elles risquent d’être récupérées par les réseaux d’exploitation et de prostitution. L’urgence est toujours plus facile à gérer que le long terme. Nous continuons de répondre aux nouvelles situations, dans le mesure de nos moyens financiers et de nos équipes, presque intégralement bénévoles.

En 2016, vous vous étiez retiré du camp de Grande-Synthe, lorsque l’Etat avait commencé à le financer.  En 2017, vous claquez la porte du centre humanitaire de Paris. Comment garder le militantisme qui vous caractérise tout en vous structurant et assumant, de fait, des missions de service public ?

Les missions sont plus définies, les façons d’atteindre les objectifs plus précis, mais l’association a gardé son objet et valeurs d’origine. On n’a pas pour principe de refuser de dialoguer avec les instances publiques, même si on n’a pas énormément d’espoir en le faisant. Dans un souci d’indépendance d’action et de parole, et pour éviter de plaquer des modèles de gestion de projet sur des situations qui évoluent en permanence, nous ne fonctionnons qu’avec les dons de nos 10.000 adhérents. Certains milieux très militants dénoncent notre hébergement citoyen, car il « invisibilise » le problème. Mais on parle de familles en danger, pas d’instruments politiques. Le militantisme passe toujours après les objectifs de terrain et de mise à l’abri.

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